Les signaux faibles sont de petits indices qui, séparément, peuvent sembler anecdotiques. Mais lorsqu’ils se répètent, ils peuvent révéler qu’une norme, une perception ou un comportement est en train de bouger. Pour bâtir une stratégie sociale pertinente, il faut donc apprendre à les repérer avant qu’ils ne deviennent des tendances bien visibles.
L’esthétique de la cigarette : un retour pas si glamour
La cigarette en est un bon exemple : un objet longtemps dénormalisé qui réapparait dans la culture populaire. Elle se consume dans des univers qui n’ont rien à voir avec la promotion traditionnelle du tabagisme. On l’aperçoit de plus en plus dans les médias, aux lèvres des célébrités et même dans certains objets décoratifs qui reprennent ses codes. Mon fil Instagram la rend même presque désirable, transformée en lampe mid-century, en boule disco, en sac perlé ou en bâtons d’encens qui brûlent dans de jolis cendriers.
Entre ses doigts jaunis, cette tendance traîne les effluves d’une certaine nostalgie : celle d’une époque où fumer évoquait la liberté, la nonchalance, la rébellion, parfois même le glamour.

En ramenant ce signal faible à mon équipe, plusieurs collègues sont tombés des nues : « La cigarette ? Vraiment ? ». Il faut savoir qu’on travaille sur Alliés sans fumée, une initiative visant à encourager la cessation du tabagisme et du vapotage en milieux de travail. Ils savent donc trop bien que le tabagisme est encore la principale cause de mortalité évitable au Québec. Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec, il est responsable d’environ 13 000 décès annuellement (INSPQ, 2023). Environ la moitié des fumeurs réguliers décèdent d’une maladie liée au tabac et peuvent perdre en moyenne près de dix années d’espérance de vie (Santé Canada), ce qui illustre l’ampleur du fardeau sanitaire évitable. Notre équipe est donc particulièrement attentive à ce qui peut influencer la consommation de la cigarette et des produits de nicotine.
Romantisation du tabagisme : un risque pour la norme sociale
Qu’on se comprenne : la romantisation du tabagisme ne signifie pas nécessairement que les gens recommencent à fumer. La prévalence du tabagisme a d’ailleurs diminué au Québec au cours des dernières décennies. Ce qui change, c’est plutôt le regard porté sur la cigarette.
Déjà, à l’été 2025, Hugo Dumas mettait des mots sur ce courant. « La résurgence de la clope est également un pied de nez aux obsédés de la santé qui ne mangent jamais de nourriture transformée et qui courent, par pur plaisir, des ultramarathons le week-end. » La cigarette représente-t-elle donc un symbole de cynisme envers les normes de santé ? On peut effectivement y voir une certaine fatigue à l’égard des injonctions de bien-être (un autre signal faible sur lequel nous reviendrons).
Une norme sociale peut-elle reculer ?
C’est là que le phénomène devient particulièrement intéressant. Après des décennies de recherche, de réglementation, de campagnes de sensibilisation et d’actions collectives pour transformer notre rapport à la cigarette, fumer est devenu socialement beaucoup moins acceptable. Mais une norme qui change peut-elle aussi commencer à reculer ?
Imaginez qu’on recommence à trouver cool de ne pas porter sa ceinture en voiture. Ou qu’une photo de vélo sans casque devienne un symbole de liberté. Ou que les gras trans fassent soudainement leur grand retour parce qu’ils évoquent les recettes de notre enfance.
S’ils peuvent sembler caricaturaux, ces exemples illustrent pourtant une chose importante : une norme sociale n’est jamais complètement acquise. Comme je l’expliquais dans un précédent article sur les normes sociales, les comportements sont influencés par ce que nous percevons comme normal, acceptable et valorisé autour de nous. Ce récent embrasement pour la cigarette pourrait bien rallumer quelque chose de plus préoccupant : sa normalisation.
Tendances et signaux faibles : observer pour mieux intervenir
Pour repérer ces changements avant qu’ils ne s’installent, encore faut-il savoir détecter les signaux faibles. Pour les voir, il faut se questionner sur ce qui circule dans l’espace public, dans les médias, dans nos fils d’actualité, ce qui recommence à être valorisé, les comportements qui deviennent plus visibles… Ce travail d’observation permet de mieux comprendre le contexte dans lequel un comportement prend forme, et donc de réfléchir à des stratégies qui vont au-delà du traditionnel « voici les risques, arrêtez ».
Si des décennies d’efforts ont contribué à rendre la cigarette moins normale, il serait dommage d’attendre qu’elle soit redevenue cool pour se demander comment agir. En changement de comportement, mieux vaut parfois écouter le signal faible avant qu’il ne devienne une tendance.
Ça tombe pile-poil : nous travaillons actuellement sur des stratégies visant la cessation tabagique et la cessation du vapotage, notamment auprès des jeunes (on vous en reparlera certainement dans les prochains mois).
Sources :
- BERRY, Jennifer. (2026). Wait, Is Smoking Trendy Again?, ELLE Canada.
- BRADFORD, Amy. (2026) Could This Be the Most Controversial Trend of 2026? How Smoking Accessories Are Making a Comeback. AD Middle East.
- DUMAS, Hugo. (2025) Redevenue cool, la clope, La Presse.
- GROGUHÉ, Marissa. (2026). Le retour décomplexé de la cigarette, La Presse.
- Institut national de santé publique du Québec (2025). Portrait du vapotage et de l’usage de la cigarette au Québec en 2023
- Santé Canada (2023). Le tabac et les décès précoces, Gouvernement du Canada.